Maurice Couturier writes letter to Le Monde

Submitted by dana_dragunoiu on Sun, 09/29/2019 - 06:28

Maurice Couturier, president of honour of the Société Française Vladimir Nabokov, has written a letter to Le Monde on the subject of Nabokov's absence from its list of 100 novels that have excited its critics since 1944. The letter is pasted below:

Un surprenant absent parmi les « 100 meilleurs romans du Monde »

Maurice Couturier

Traducteur et spécialiste de Nabokov, éditeur de ses romans dans la

Bibliothèque de la Pléiade, je m’étonne de ne pas trouver Lolita ou Ada

dans votre classement des 100 romans qui ont « le plus enthousiasmé »

vos critiques depuis 1944, ni même le nom de cet auteur dans la liste

des grands absents. Il suffit de consulter vos archives pour constater

que votre journal, dont je suis un fidèle abonné, a consacré de très

nombreux articles fort louangeurs à Nabokov, et que ce nom apparaît dans

une multitude d’autres articles de votre journal depuis la guerre.

Suite au succès de Lolita aux Etats-Unis et seulement quelques mois

avant la parution du roman en traduction française, Claude Julien

écrivait dans votre numéro du 21 janvier 1959 : « Depuis trois ans les

touristes américains pouvaient se procurer à Paris ce livre qui n'avait

pas encore trouvé d'éditeur aux États-Unis. Aussi, dès sa publication à

New-York, le roman bénéficia-t-il d'un grand succès de curiosité assez

malsaine. Les critiques les plus habiles crurent trouver une solution

élégante en dénonçant l'aspect ‘moralement choquant’ de Lolita, tout en

louant sa haute qualité littéraire […]. Nabokov a délibérément renoncé à

cette sexographie, qui est devenue une assurance sur le succès

commercial. En outre, il s'est offert le luxe, tout au long de son

récit, de déployer une exceptionnelle virtuosité dans l'art de manier sa

langue d'adoption : il étale un vocabulaire très riche, joue sur les

mots, manie l'ironie et le sarcasme, avec un talent que ne manifeste

aucun écrivain américain de sa génération. »

 

En 1999, vous classiez ce roman parmi les cent meilleurs livres du

siècle comme le faisaient aussi d’autres journaux, The Guardian ou The

New York Times par exemple. Cette place aurait aussi pu être occupée par

un autre roman de Nabokov, mon préféré, Ada, à propos duquel vous avez

publié à sa sortie un compte rendu très flatteur de Pierre Dommergues

qui se terminait de la façon suivante : « Dans Ada, Nabokov aborde les

mythes qui caractérisent les civilisations archaïques et modernes (…).

La perspective comique assure l'objectivité scientifique. Seul l'auteur

d'Ulysse avait tenté cette aventure. Le relais de Joyce est assuré par

Nabokov. » Et Bertrand Poirot Delpech, dans un ardent panégyrique de ce

roman paru en 1975, renchérissait : « une des aventures artistiques les

plus totales et les plus risquées depuis Proust et Joyce, un des défis

majeurs de l'écriture au monde éboulé de souvenirs et de syllabes

qu'elle tire de la nuit. »

 

Vous n’avez cessé d’encenser Nabokov jusqu’à la fin des années

quatre-vingt-dix et maintenant vous le remisez aux oubliettes, lui

préférant une foule d’auteurs qui ne lui arrivent pas à la cheville. Le

politiquement/moralement correct aurait-il encore frappé ? Seriez-vous

victime du syndrome « me-too » ? Vous avez toujours manifesté pourtant

sur les sujets touchant à la morale en matière de sexe une louable

ouverture d’esprit. Dans l’article du 11 mai 2001 que vous avez publié à

l’occasion de la sortie de ma traduction, Pierre Gugliemina me

reprochait en le détournant le propos que j’avais tenu sur la pédophilie

dans mon introduction : « Aussi lorsque Maurice Couturier évoque, dans

son introduction, le conflit possible du texte et du contexte, en disant

que, ‘face à une perversion comme la pédophilie, il devient plus malaisé

de goûter sans réserve le plaisir esthétique que dispense [Lolita]’, il

évalue mal à quelle profondeur de noirceur Nabokov entend traiter une

perversion comme la pédophilie ». Il feignait de croire que je

critiquais Nabokov alors que je m’en prenais à l’air du temps dont je

percevais qu’il allait devenir de plus en plus hostile à cette

littérature d’une très haute teneur poétique, ce qui s’est confirmé

depuis malheureusement. Il dresse un peu plus loin un merveilleux

panégyrique de ce roman qu’il semble avoir eu plaisir à redécouvrir dans

ma traduction : « Loin de susciter de sombres réserves (sauf à définir

celles-ci comme de tendres stocks érotiques), Lolita expose désormais en

pleine lumière non seulement l'ambition esthétique de Nabokov mais aussi

son ambition politique. Les grands livres raflent toujours toute la

mise. »

 

Soixante-cinq ans après sa parution, ce roman est aujourd’hui mis à

l’écart par les critiques pour des raisons essentiellement éthiques,

alors que, comme je le disais déjà dans mon introduction, l’adultère

d’Emma Bovary ou les délires érotiques de Molly Bloom ne choquent plus

personne. Quand je reçois le relevé de mes droits et constate qu’il

continue de se vendre à des milliers d’exemplaires, je me demande

toujours si ceux qui l’achètent sont d’abord des goûteurs d’encre

exigeants ou des amateurs de pornographie. Ces derniers risquent d’avoir

la même déconvenue que ce GI des années cinquante stationné en France

qui, lisant à haute voix devant sa chambrée les premières lignes de ce

roman dans la célèbre édition verte de Girodias, a bientôt jeté le livre

en tonnant ce verdict : « C’est de la bon dieu de littérature ! »

 

Renan disait que « la vraie admiration est historique », ajoutant : «

doublement historique, par la situation du récepteur lui-même, et par

celle qu’il attribue à l’œuvre qu’il admire – ou qu’il méprise. » Le nom

de Lolita, bien que ne faisant plus recette éditorialement, est

constamment présent dans la presse, mais la plupart des lecteurs

ignorent maintenant d’où il vient. Quand j’ai voulu publier Le Rapt de

Lolita,  le roman dans lequel je rendais un hommage paradoxal à Nabokov,

tout en l’accusant plaisamment d’avoir volé le manuscrit d’un personnage

bien réel, plusieurs éditeurs et non des moindres ont reconnu les

qualités et l’inventivité de mon texte mais refusé de le faire paraître

sous prétexte qu’il ne correspondait pas à la politique éditoriale de la

maison. Il a fallu un éditeur exigeant et qui sait prendre des risques

pour le publier.

 

Le gigantesque essor du roman moderne depuis l’époque classique, rendu

possible  par l’invention et le développement de l’imprimerie, a

provoqué une forme radicale de censure et donné lieu à des procès

retentissants.  Paradoxalement, cette censure a contraint les Sterne,

Flaubert, Joyce et Nabokov à réaliser des prouesses poétiques inouïes

pour la contourner ou la ridiculiser, et passer « en fraude » leurs

désirs et leurs fantasmes. Puisqu’il est impossible de faire la police

de l’imaginaire du lecteur dans son huis-clos avec le roman, on s’en

prend aux auteurs, aux éditeurs et aux distributeurs pour en interdire

ou stopper la diffusion. A l’ère d’Internet, où il est devenu plus

malaisé d’interdire des romans sexuellement explicites, ce sont des

institutions comme la vôtre qui, à leur façon, prennent le relais, sans

qu’il soit question de censure bien sûr, seulement d’appréciation

critique ou d’enthousiasme. Vous avez une responsabilité éducative

considérable dont, je le crains, vous ne faites pas toujours un très bon

usage ainsi qu’en témoigne à nouveau cette malheureuse liste.

 

 

Comments

As sympathetic as I am to Maurice Couturier’s wish that every arbiter of literary taste should include Lolita in its list of most important texts, I find it depressing that a defense of Lolita should have to be predicated on the need to portray as “victims of the MeToo syndrome” -- and as dupes of political correctness, for good measure -- those who fail to value the novel with sufficient esteem.  Rather than free our appreciation of the novel from political concerns, Maurice’s letter suggests that both “open-mindedness” in regard to sexual morality and admiration for this novel are fundamentally under threat from a movement that calls attention to sexual harassment and sexual assault. To refer to the MeToo movement as a “syndrome” or to those who are influenced by the movement as its “victims” is itself problematic, reflecting at best a militant indifference to the experiences from which MeToo has sprung, and I worry that to do so on behalf of Lolita or Ada may serve to confirm the unfortunate suspicion that aesthetic pleasure in general -- not to mention admiration for Nabokov in particular -- tends to be incompatible with compassion for suffering that occurs outside the text.  Those of us who study, read and, most importantly, teach Nabokov with engagement and delight need not subscribe to this false dichotomy.  

Eric Naiman, UC Berkeley


 

I am not sure Eric Naiman even tried to read between my lines. I am 
certainly not a critic of the Me-Too movement, even if, like lots of 
people in France, I object to some of its extreme manifestations. But I 
hold that political correcteness should not enter a good critic's 
judgement when dealing with such great literary works as Lolita and Ada
or Voyage au bout de la nuit to take another example.

I won't say more.

Maurice Couturier