NABOKV-L post 0004353, Wed, 1 Sep 1999 16:04:32 -0700

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Vladimir Nabokoff dans LE MONDE (fwd)
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Body
EDITOR's NOTE. NABOKV-L thanks <Yinshih@aol.com> for the material below.
French diacritics result in strange text but readable.
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LE MONDE
Seéquence : Culture
Dossier : Ecrivains de 1899



1/ Zembla

Le site de l'International Vladimir Nabokov Society (en anglais) entièrement
consacreé à l'oeuvre du romancier américain d'origine russe
Vladimir Nabokov

Une page personnelle (en anglais) consacreeé a à cet écrivain, avec
notamment plusieurs liens vers d'autres sites sur Nabokov


2/ Vladimir Nabokov : « Ces choses lointaines, lumineuses, chères... »



La maison seigneuriale de son enfance, à Saint-eétersbourg, abrite
deésormais
un journal. Dans son exil, le romancier naturalisé américain a toujours gardé
la nostalgie de la Russie aristocratique et des grands express qui le
menaient en villégiature.



Mis à jour le mercredi 25 août 1999

Je suis né en 1899 », écrivait Nabokov dans une lettre au critique Gleb
Struve : « Un événement que je rappelle toujours avec délectation. » Le
plaisir rétrospectif du maître des prestidigitations devait être multiplié
par le fait peu banal d'être en quelque sorte né trois fois : au XIXe siècle,
il y avait en effet douze jours de différence entre les calendriers « ancien
» et « nouveau style », mais au XXe le décalage s'accrut d'un jour, si bien
que le premier anniversaire du jeune Vladimir Vladimirovitch, né le 10/22
avril 1899, fut célébré un 10/23 avril... Comme le 22 était aussi
l'anniversaire de Lénine, le 23 étant celui de Shakespeare, on comprend que
Nabokov ait préféré cette dernière date. Ces subtilités sont la source de
confusions en cascade : ainsi, l' Encyclopédie soviétique assure-t-elle que
cet « auteur américain » est né un 12/24 avril, et le Dictionnaire des
auteurs de Laffont-Bompiani la suit sur ce point. Dès son premier jour,
l'auteur d' Ada se plut à la mystification. « Que voulez-vous que je vous
dise de moi ? », plaisanta un jour Borges : « Je ne sais rien de moi ! Je ne
sais même pas la date de ma mort ! » Nabokov, lui, pouvait se flatter d'avoir
une date de naissance aussi inconstante et virevoltante que le vol d'un
papillon.

Ce jour-là, quel qu'il fût, le Journal de Saint-Pétersbourg nous apprend
qu'il neigeait sur la mer Blanche ; Sa Majesté l'Empereur avait reçu le
lieutenant-général Haasenkampff, gouverneur d'Astrakhan et ataman des
cosaques ; « on mandait de Hongkong » que des fusillades avaient opposé des
soldats sikhs de l'empire britannique à des insurgés chinois ; on avait
inauguré à Tunis, en présence de l'intéressé, une statue de Jules Ferry
foulant aux pieds la carte du monde ; on relatait les violences dont les
Serbes étaient l'objet, à travers tout le Kosovo, de la part des Albanais
protégés par les Turcs, et on détaillait notamment les méfaits d'un rufian de
Pristina, un nommé Ahmed Ali ; toute la Russie se préparait à fêter le
premier centenaire de la naissance de Pouchkine, et un chef de cuisine
allemand de Pétersbourg cherchait une place, « seulement dans une maison
seigneuriale », précisait son annonce.

« Une maison seigneuriale », c'est ainsi qu'on peut qualifier le 47 de la
Bolchaïa Morskaïa oulitsa (grande-rue de la Mer), où advint le délectable
événement. Trois étages de lourd granit égayés par un bandeau de mosaïque
sous le toit, des volutes florales bleu, vert et rose entrelacées sur fond
d'or. Dans Regarde, regarde les Arlequins, son dernier livre, Nabokov imagine
que son narrateur retourne, cinquante ans après l'avoir quittée, à
Saint-Pétersbourg devenue Leningrad, et n'y reconnaît rien, sauf « peut-être
la façade d'une maison de la rue Herzen » (c'est ainsi qu'avait été
rebaptisée la Bolchaïa Morskaïa) : « J'avais pu y être invité pour quelque
fête d'enfants, des siècles plus tôt. Le motif de fleurs qui courait
au-dessus de la rangée de ses fenêtres supérieures fit passer un étrange
frisson à la naissance des ailes qui nous poussent à tous dans ces moments où
le souvenir rejoint le rêve. » Les étages sont occupés à présent par la
rédaction du journal Nevskoïe Vrémia, autant dire qu'il est difficile d'y
reconnaître les fastes d'antan. C'est le palais des badigeons, des fausses
cloisons, des linoléums et du skaï graisseux. La chambre du premier étage, où
sa mère Elena mit Vladimir au monde, abrite le service de publicité, celle
qu'il occupait, adolescent, au second, forme une partie du bureau 14, une
affiche au mur y exalte les collants de Miss Italie 1997, et c'est bien la
seule chose qui ne soit pas incongrue au milieu de ce minutieux saccage.
L'ancien boudoir d'Elena a conservé ses portes et sa cheminée en chêne
chantourné, mais de la barbouille jaune recouvre les murs tendus autrefois de
soie verte. Par les fenêtres de la logette, l'enfant Nabokov guettait
sombrement l'arrivée inéluctable de Mr Burness, son précepteur écossais, ou
bien rêvait, en regardant tomber la neige, que la maison montait et voguait
comme un ballon. « De cette fenêtre », écrit encore l'auteur d' Autres
Rivages, « quelques années plus tard, au début de la Révolution, j'ai observé
plus d'une escarmouche et j'ai vu, pour la première fois, un homme mort ».

C'est dans ce boudoir aussi qu'on imagine le jeune Vladimir s'initier à la
fantasmagorie des couleurs qui serait, sa vie durant, un de ses ravissements,
en jouant avec les bijoux de sa mère (allons, un peu de décence, s'il vous
plaît, Messieurs de la « délégation viennoise »...) : « Ces tiares et ces
colliers et ces bagues qui étincelaient me semblaient le céder à peine en
mystère et en enchantement à l'illumination de la ville durant les fêtes
impériales. » Au même moment (par une de ces coïncidences que, devenu
écrivain, il goûterait tant), un jeune homme de douze ans son aîné, venu de
cette Suisse où il mourrait un jour lointain de 1977, composait non loin de
là, dans la nuit d'une chambre forte que faisait palpiter la lueur d'une
bougie, de fulgurants tableaux avec les pierreries de son patron, le
joaillier Leouba. C'est une des plus belles pages du Lotissement du ciel : «
Les bougies s'usaient lentement, les pierres scintillaient, perdues et
lointaines comme les vibrations des cloches en liesse (...). J'étais en plein
irréel et jamais je n'ai été aussi heureux ni aussi accablé que ce jour-là...
» Frédéric Sauser, qui n'était pas encore Blaise Cendrars, partagerait encore
avec Nabokov « cette passion curieuse, presque romantique, pour les
wagons-lits et les grands express européens » ( La Vraie Vie de Sebastian
Knight).

Toute vraie lecture est poétique et extrémiste. On peut lire l'oeuvre de
Nabokov comme une symphonie ferroviaire. Ce n'est pas son côté le plus
manifeste, je le reconnais. Tout de même. .. Tant de trains filent au long de
ses lignes, partis des gares d'antan. .. Celui où Garine rencontre une
dernière fois Machenka, dans les ombres sanglantes du crépuscule et d'une
Révolution qui fait déjà basculer la vieille Russie et les amours d'enfance
dans le monde des rêves, celui où Sebastian Knight se laisse bercer par « les
doux craquements des panneaux polis dans la nuit bleue des veilleuses », cet
autre derrière la vitre duquel l'oeil de Van Veen suit « le déferlement bien
réglé d'un lisse paysage », « le magnifique et ensorcelant Nord-Express » qui
menait la famille Nabokov vers ses villégiatures de Biarritz ou de la
Riviera, et le plus beau de tous, le « New World Express aux wagons grenat »
qui, dans la géographie baroque d' Ada, « parti de Manhattan, via Mephisto,
El Paso, Meksikansk et le chunnel de Panama, (.. .) gagnait Brazilia et Witch
[ou Viedma, ville fondée par un amiral russe] ». Aiguillons donc sur ces
voies de fantaisie le Transsibérien de Blaise, qui après ses pirouettes «
retombe toujours sur toutes ses roues », et allons visiter les gares
nabokoviennes. Il y a celle dite « de Varsovie », d'où partait le train pour
la maison de campagne familiale de Vyra : embarcadère pour l'été, les amours
adolescentes, la griserie des papillons. Sa grande halle métallique est à
présent abandonnée, gare oubliée d'un train-fantôme, Great Memory Railway.
Et, tout en haut de la perspective Nevski, sur la place de l'Insurrection, il
y a la Moskovskiy Vokzal aux allures de palais italien, turquoise et blanc :
c'est de là que Vladimir et son frère Sergueï quittèrent pour toujours
Saint-Pétersbourg devenue Petrograd, le 2 (ou le 15) novembre 1917 ; sur le
toit du wagon Pullmann, se souvient l'auteur d' Autres Rivages, les soldats
débandés, « déserteurs ou héros rouges selon le point de vue politique »,
pissaient à travers le ventilateur de leur compartiment, et on sent que dans
cette profanation des trains de luxe il y a, à ses yeux, quelque chose de
symbolique de la vulgarité qui allait devenir la norme esthétique de la
Russie socialiste. Le train de Mourmansk est annoncé avec quarante minutes de
retard. Cela fait un siècle et demi que le conseiller aulique Karénine a
quitté cette gare au bras d'une femme aux grands yeux gris. Au plafond de la
babylonienne salle d'attente, un triomphe du socialisme, dont la perspective
ratée s'inspire mal des trompe-l'oeil romains de Sant'Ignazio, ne cesse de se
casser lourdement la gueule.

Retour au 47, grande-rue de la Mer : le rez-de-chaussée, un peu moins
défiguré que les étages, a été récupéré par la fondation Nabokov. Un modeste
musée est installé dans la salle à manger aux sinueuses marqueteries, dans
l'ancienne bibliothèque où Vladimir Dimitrievitch, le père adulé, prenait ses
leçons de boxe et d'escrime au beau milieu de dix mille volumes ( « Ce lieu,
dit Autres Rivages, mariait agréablement érudition et athlétisme » ; dans
Ada, la bibliothèque conjuguera érudition et érotisme). L'amour de Nabokov
pour ses parents, l'admiration affectueuse qu'il portait à son père, un des
chefs de l'opposition libérale au tsar, la lumière qui semble constamment
émaner des temps anciens rapprochent son enfance de celle de Borges, par
exemple, l'éloignant au contraire de celle d'Hemingway. « Notre vie, fait-il
dire à Fiodor, le narrateur du Don, était alors imprégnée d'une magie
inconnue des autres familles. (...) C'est à cela que j'emprunte mes ailes
d'aujourd'hui » (Nabokov aime les ailes). Des photos aux murs montrent des
scènes de la Russie aristocratique, parties de tennis, pique-niques fastueux
comme celui qu'on organise à Ardis pour le douzième anniversaire d'Ada, avec
des valets de pied servant le porto à des dames en capeline assises dans des
fauteuils d'osier, des messieurs en canotier allongés sur des plaids à leurs
pieds, cependant que des enfants en costume marin chevauchent des vélos en
arrière-plan (les plus hardis d'entre eux imaginant sûrement, avec leurs
soeurs-cousines aux cheveux noués de velours, d'autres chevauchées sous les
ombrages, dans la senteur âcre et putrescente des champignons - mais cela ne
se voit pas sur les photos). Ce rez-de-chaussée est le domaine de Vadim
Stark, le très éruditet passionné directeur de la fondation. « J'adore
déchiffrer », confesse ce philologue de formation : « Or l'oeuvre de Nabokov
est entièrement, essentiellement cryptée. »

Cependant qu'il vous parle, volubile, amusé, intarissable, dévoilant sous
chaque page du maître de savantes et vertigineuses facéties, il exécute
machinalement une curieuse petite danse, une sorte de valse immobile qui fait
craquer les vieux parquets, et on ne tarde pas à se convaincre, mi-séduit,
mi-découragé, qu'on n'a jusqu'alors pas compris grand-chose à l'auteur de
Lolita.

A présent, asseyons-nous en pensée dans le cuir moelleux de la Benz gris
souris ou de la Wolseley noire dont l'une ou l'autre attendait chaque matin
le jeune Vladimir : c'est l'heure de partir pour l'école. De l'autre côté de
la glace de séparation, il y a la nuque cramoisie du chauffeur Pirogov, et
les labyrinthes minutieux du passé. A quelques dizaines de mètres de la
maison, la Bolchaïa Morskaïa débouche sur la place Marie, théâtre d'une
curieuse prémonition architecturale : alors que Saint-Pétersbourg est si
italienne et baroque, et aquatique, cette esplanade bornée par des
mastodontes en pierre violette (la cathédrale, l'ancienne ambassade
d'Allemagne, l'Hôtel Astoria) a quelque chose de prussien qui semble annoncer
l'exil de la famille à Berlin, après 1917. Même l'empereur Nicolas Ier, qui
caracole sous l'aigle du casque, ressemble à un Kaiser. Dans les arbres de la
place Marie, « on avait trouvé, un jour, une oreille et un doigt, restes d'un
terroriste qui avait eu la main maladroite en préparant un colis mortel dans
sa chambre », et des enfants qui s'y étaient réfugiés avaient été tirés comme
des grives par les soldats, lors du « dimanche rouge » de 1905. Sur la
perspective Nevski, à l'angle du quai de la Moïka, l'emplacement du magasin
Treumann, où Elena acheta à son fils un crayon d'1,22 mètre de long, est à
présent occupé par le Café littéraire. Plus loin, au numéro 32, l'agence de
voyages qui exposait une grande maquette de wagon-lit, pleine de « détails
affolants », est reconvertie en magasin de tissus (retenons cela) :
l'excitation des détails ; le début de l'écriture, c'est d'être «
sereinement, magnifiquement conscient d'être conscient d'un grand nombre de
choses variées ». « La plupart des gens , dira l'écrivain Sebastian Knight,
vivent tout le long du jour avec telle ou telle partie de leur esprit dans un
état heureux de somnolence. (...) Dans mon cas, tous les volets et couvercles
et portes de mon esprit étaient ouverts à la fois à tout moment de la
journée. » Si le cinéma où Vladimir menait Valentina Choulguine, la Tamara d'
Autres Rivages, la Machenka du livre qui porte son nom, ne s'appelle plus
Piccadilly mais Avrora, il offre toujours, au fond de la cour du numéro 60,
un asile aux amoureux, et un écran à Mikhalkov. Juste avant les chevaux du
pont Anitchkov, on tourne à gauche dans Karavannaïa, la rue des Caravanes,
qui « vous faisait passer devant un inoubliable magasin de jouets », ravalé à
présent en magasin d'articles électroniques, à l'angle d'Italianskaïa. Le
cirque est fidèle au poste et propose, à côté du débonnaire hippopotame Jouja
et des ébouriffants hérissons dressés, des « acrobates antipodistes » qui ont
peut-être appris, comme Van, l'art du « brachiambulisme » auprès du maître
King Wing. On saute la Fontanka, et nous voici rue de la Mousse, Mokhovaïa.

Au numéro 37, l'Institut Tenichev, où Mandelstam étudia aussi, est à présent
l'Académie théâtrale. On pénètre dans sa cour par un passage sous le premier
bâtiment, et on ressort dans Brisure à senestre : « Vous êtes entré dans une
sorte de tunnel ; il court à travers la forme d'une demeure absurde et vous
conduit dans une cour intérieure recouverte d'un sable gris et ancien qui se
change en boue dès la première goutte de pluie. » En dépit de la réputation
« libérale » de l'établissement, Nabokov n'aima jamais vraiment l'Institut
Tenichev. On pressent que la tranquille immodestie qui rend parfois
l'écrivain légèrement exaspérant ne devait pas faire que des amis à
l'écolier. Ses manières de petit barine non plus. Les serviettes visqueuses
des lavabos communs lui soulevaient le coeur, et cette répulsion, plusieurs
fois évoquée, fait songer à une scène, dans Ada, où Van refuse de partager
les « quelques mètres cubes de célestino javellisé » d'une piscine avec des
étrangers. « Notre jeune ami, ajoute l'auteur, qui parle évidemment
d'expérience, était exceptionnellement brezgliv (délicat, promptement
dégoûté). » La cour, où quelques postnymphettes théâtreuses fument des
cigarettes, est bossuée par des montagnes de gravats, et, à vrai dire, c'est
tout l'ex-Institut Tenichev qui semble avoir été victime de ce qu'il est
désormais convenu d'appeler les « effets collatéraux » d'un bombardement :
couloirs et salles de cours encombrés d'épaves, planches, tuyauteries
convulsées, vieux meubles brisés, hétéroclites ferrailles au-dessus
desquelles pendent de poussiéreuses reliques du temps de Stanislavski. Il
n'est pas jusqu'aux marquises de tôle coiffant les portes des escaliers qui
ne soient chiffonnées comme des feuilles de papier qu'on (un détective, un
mari jaloux) aurait récupérées dans une corbeille. Dans la cour, les grilles
du passage voûté où Loujine passa, assis à l'écart des autres, « près de deux
cent cinquante grandes récréations », sont bloquées par un fagot de vieux
radiateurs. Une excitante jeunesse rousse à la bouche en cerise (Lucette ?)
joue du piano au milieu des ruines. On se dit que tout ça (ce désastre, cette
beauté) doit être très russe.

J'habitais, à Saint-Pétersbourg, un hôtel sis rue Tchaïkovski. Sachant que la
famille Nabokov avait délaissé, pendant l'hiver 1906-1907, sa maison de la
Bolchaïa Morskaïa pour un appartement de la rue Serguievskaïa, je désirais
m'y rendre. Mon vieux plan, d'origine soviétique, m'indiquait une rue
Serguievskaïa dans le faubourg de Malaïa Okhta. J'étais un peu surpris que
des gens aussi huppés eussent habité, fût-ce pour quelques mois, une zone
aussi périphérique. Or Vadim Stark m'apprit bientôt que l'ancienne
Serguievskaïa n'était autre que celle où je demeurais, Tchaïkovski, donc.
Tiens, tiens, coïncidence : le nabokovien, même amateur, goûte toujours ces
friandises du destin. La maison en question, un gros immeuble très orné de
colifichets architecturaux, et qui semblait sculpté dans un énorme bloc de
beurre, se trouvait à 100 mètres de mon hôtel, à l'intersection de la rue
dédiée à Tchernychevski, l'écrivain favori de Lénine, et la tête de Turc de
Nabokov dans Le Don. C'est aussi la maison où son accorte tante aux cheveux
roux apprend à Loujine à jouer aux échecs. La rue parallèle à Serguievskaïa
s'appelle Fourchtadtskaïa. Dans cette rue, équidistants du domicile
provisoire de la famille Nabokov, de part et d'autre de Tchernychevski, se
trouvent, au numéro 48, l'appartement où Vladimir raccompagnait
Valentina-Machenka-Tamara-etc., son premier amour, et, au numéro 9, celui
qu'habitait Véra Slonim, dont le destin était de devenir sa femme. Ah, ah...
Géométrie du hasard... Le voyageur de commerce Percival Q. va-t-il rencontrer
l'assistante du prestidigitateur « avec qui il sera à tout jamais heureux »
(Sebastian Knight) ? Non, il ne la connaîtra que bien plus tard, après les
coups de dé prodigieux de la révolution et de l'exil, à Berlin en 1923. Je
demande pardon au lecteur pour ces minuties topographiques qui faillirent
moi-même me rendre fou lorsque le trépidant Vadim m'expliquait comment tout
cela se trouvait codé, dans La Défense Loujine, à travers l'itinéraire d'un
professeur de géographie et le spectacle de têtes de femmes en cire ornant la
vitrine d'un coiffeur (mon attention étant distraite, en outre, par le
spectacle de quelques vieux pochards en survêtement bambochant devant le
numéro 48. « Machenka, pei do dna ! » (Machenka, bois cul sec !), gueulait un
vieil hilare à une ancêtre rubiconde)... Je ne les évoque que pour faire
sentir combien les lieux nabokoviens sont inextricablement réels et
fantaisistes, reflets d'une réalité sans cesse déformée, remaniée par les
puissantes gravitations de l'imaginaire, de la mémoire, du désir, du jeu. Un
« empyrée où les lignes terrestres deviennent folles », c'est ainsi qu'est
défini l'espace des « mathématiques amusantes » où erre l'esprit du jeune
Loujine, et cela conviendrait assez bien au wonderland nabokovien.

Il est temps maintenant de se livrer à un petit exercice courant dans le
monde en question, et qui consiste à entrer dans un tableau (les débutants
qui désirent une démonstration n'ont qu'à se reporter à la nouvelle La
Vénitienne). L'occasion en est fournie par une visite au Musée russe, où
Vladimir menait « Tamara » non par goût de la peinture, mais parce qu'ils
pouvaient y échanger des baisers (à l'époque, on ne faisait pas ça dans les
rues, et d'ailleurs, dehors, c'était l'hiver, et l'hiver de Pétersbourg fait
cailler les baisers). « Deux salles (les numéros 30 et 31, à l'angle
nord-est), qui abritaient les peintures platement académiques de Shishkine
(...), offraient un peu d'intimité grâce à quelques hauts étalages de dessins
», lit-on dans Autres Rivages. Shishkine se trouve à présent dans la salle
27. Ses toiles sont en effet assez académiques, d'une exécution parfaite.
Forêts lumineuses, ombre des feuillages striée par les colonnes d'argent et
d'or rose des bouleaux et des pins, miroirs d'eau noire reflétant des
guillochures de soleil, des ombelles vaporeuses, les fusées délicates des
graminées. Concentrons-nous. Ce tableau, par exemple : Un bois de pins.
Voilà. Nous y sommes. L'air sent la résine et le trèfle. Nous sommes à
Rodjestvenno, un village à quelque 70 kilomètres de Pétersbourg, sur la route
de Kiev. L'autre bord de l'enfance, comme il y a deux « côtés » chez Proust.
Saint-Pétersbourg est la ville de l'hiver, de l'école, de la fin des amours,
de la révolution, « la plus énigmatique et lugubre ville du monde », où l'on
regarde tomber la neige en pensant que son père peut être tué en duel le
lendemain à l'aube. Rodjestvenno (ou Lechino, ou Voskressensk, etc., selon
les livres...), c'est la Russie estivale, solaire, de Vyra, la maison de
campagne. Jeunes filles et papillons.

Dans la claire obscurité du sous-bois, des ocelles de soleil tremblent au
sein d'un vert translucide de grain de raisin, des épées de jour se croisent,
où dansent des insectes. Images obsédantes, récurrentes à travers toute
l'oeuvre, que celles de ces jeux de lumière sylvestres, liés aux
représentations du bonheur et du sexe. Rayons où sont suspendues des mouches
d'or. Rivière pailletée d'éclats. C'est en le faisant jouer avec les
mouvantes mouchetures du soleil sur le sable d'une allée qu'Ada accueille
Van. Au soir de sa vie, Vadim Vadimovitch, le narrateur de Regarde, regarde
les Arlequins, se souvient d'une autre (?) Ada qu'il courtisa « de manière
éhontée au cours de cet été dont le soleil parsème d'ocelles la table de
jardin et ses bras nus ». Bref. En s'abandonnant complètement à la danse, ou
bien au contraire en se fixant et se géométrisant, les taches de lumière
renvoient aussi directement à deux autres passions nabokoviennes, les
papillons et les échecs : tous les bonheurs, les intellectuels comme les
charnels (l'entomologie se situant entre les deux) allument ces feux pâles et
tremblants. Vadim Vadimovitch, qui suit de près la robe diaphane d'Iris
collée sur son maillot de bain (le résultat étant qu'il finit par être un peu
gêné pour marcher) remarque tout de même des papillons qui voltigent « comme
de rapides mouchetures de soleil dans les tunnels de feuillage ». La
conscience du détail, encore. Le jeune Loujine plisse-t-il les yeux, il voit
se dessiner sur l'allée marbrée de soleil « des cases régulières, noires et
blanches ». Colore-t-on ces cases, elles deviennent l'image par excellence de
l'enfance heureuse et sensuelle, de la Russie perdue : les vitraux de la
véranda de Vyra. Pratiquement pas un livre où n'apparaisse cet échiquier de «
losanges enchanteurs » (cet habit d'Arlequin), teignant diversement le monde
vu à travers lui, comme dans la nouvelle intitulée Une mauvaise journée, où
le précepteur Elenski paraît successivement rose corail, bleu clair, jaune,
émeraude (mais toujours aussi emmerdant) sous un tilleul noir rubis, noir
indigo... Dans Machenka, « si vous regardiez, disons, à travers un carreau
bleu, le monde semblait glacé en une hypnose lunaire ; à travers un carreau
jaune, tout semblait extraordinairement gai ; à travers un carreau rouge, le
ciel était rose et le feuillage foncé comme un bourgogne ». L'un des premiers
poèmes de Nabokov, écrit à l'âge de dix-sept ans, s'appelle Tsvetnie stekla
(« verres colorés »). La lumière prismatique est comme le rayonnement de la
chair (c'est pour simplifier qu'on emploie ce mot, trop chrétien, pas du tout
nabokovien : le désir lui aussi est magnifique conscience « d'un grand nombre
de choses variées» : détails exquis qui font les corps et non la « chair »,
omoplates, creux des clavicules, tant de choses admirables, et l'obsédant
duvet brillant sur l'avant-bras de Lolita, noir et soyeux sur la lèvre d'Ada,
« veloutant l'intérieur des jambes » de la fille de Vadim Vadimovitch,
n'insistons pas). Cette lumière irisée (qui jaillit aussi des bijoux
maternels, je vous le rappelle, MM. de Vienne), elle traverse les carreaux de
la gloriette où Ganine aperçoit la duveteuse Machenka, elle barre les jambes
et les pieds cambrés de la dernière femme-enfant de Vadim Vadimovitch, elle
est, d'un bout à l'autre de la vie, l'éclatante signature du désir. Ici, dans
son spectre, se croisent sur les corps le goût nabokovien des couleurs et son
attirance pour la duperie, le mimétisme (et reviennent donc à tire d'ailes
désordonnées les frauduleux papillons), ici naît une dernière figure des jeux
de lumière, le triomphal arc-en-ciel qui crête le château d'Ardis, et qui
nimbe d'une lumière de paradis le père de Fiodor, dans Le Don.

C'est l'esprit plein de ces choses secrètes et resplendissantes que je marche
dans les sous-bois de Rodjestvenno. Il y a des perce-neige dans l'herbe
émeraude, des violettes, des fraises sauvages et des myrtilles : « Au contact
de doigts mouillés de salive, elles laissaient apparaître un lustre violet
brillant. » Ce qui compte dans l'écriture, c'est la précision, la tyrannie du
détail. Natures mortes flamandes, avec perles d'eau et insectes. Magnifique
scène inaugurale, dans Autres Rivages, de la littérature nabokovienne : une
goutte de pluie glisse le long de la nervure d'une feuille de tilleul en
forme de coeeur, qu'elle ploie, le liquide diamant tombe, la feuille se
redresse : « Un instant plus tard mon premier poème fusa. » Presque rien,
tant de minutieuse beauté : le Nabokov qui me sidère, l'entomologiste, pas
celui qui multiplie les entrechats verbaux avant de saluer d'un air fat les «
chers lecteurs ». Des hoche-queue en habit gris perle sautillent, élégants,
sur le sable des allées, ce sable rouge, ou orange, ou brique, qui est lui
aussi, à travers toute l'oeuvre, la signature des domaines de l'enfance.
Alexandre Siomotchkine m'accompagne. Un Russe de style nettement
dostoïevskien : barbiche grise, bourgeron bleu, pantalon pris dans des
bottes. Directeur du musée, ou de ce qui en reste. Car la demeure de l'oncle
Rouka, sous le portique de laquelle Ganine rencontrait Machenka, a brûlé au
printemps dernier, enfin pas de fond en comble, mais assez, tout de même,
comme si elle avait été oubliée dans un grille-pain. Au fond d'une allée de
grands arbres, la haute et assez italienne maison, noircie par le feu sous
ses toits de métal argenté, semble un faire-part de deuil. Elle domine les
eaux sombres de l'Oredej, la « bleue Ladore » d' Ada, et un paysage qui n'a
presque pas changé depuis que Nabokov le décrivait ainsi dans Une mauvaise
journée : « Sur une butte coiffée d'un épais bosquet de tilleuls se dressait
une église rouge, et à côté d'elle un petit mausolée en pierre blanche, de
forme pyramidale, qui ressemblait à une paskha à la crème. On aperçut alors
la rivière, tapissée dans sa courbe de végétation aquatique verte comme un
brocart. Tout près de la grand-route qui montait apparut une petite forge
trapue sur le mur de laquelle quelqu'un avait écrit à la craie : "Vive la
Serbie !" » Le mausolée de la famille maternelle, les très riches
Roukavichnikov, a résisté à soixante-dix ans de « dictature du prolétariat ».
L'inscription a disparu (mais on la retrouve à Pétersbourg, près de la maison
de Véra).

« Le feu a pris le 10 avril dernier, anniversaire de la naissance de Nabokov,
commente Alexandre Alexandrovitch (il utilise l'ancien calendrier, et compte
les distances en verstes...), c'était peut-être le destin. Les monuments
répètent le destin du pays où ils se trouvent, et en Russie tout s'écroule
depuis cinq ans. L'oncle Rouka avait légué cette ousadba, cette propriété, à
son neveu Vladimir, mais comme vous savez, en 1917, ces frantzouskyie
chtoutchki, ces petites bricoles françaises sont arrivées, et il n'a pas pu
en profiter. » Alexandre Alexandrovitch est bien un vrai Russe, pour qui le
mal vient de l'Occident, et notamment de la France libre penseuse. En 1923,
la demeure est devenue une école d'agriculture, en 1938, un foyer pour des
enfants de révolutionnaires espagnols, pendant la guerre, le casernement
d'une unité allemande. Vyra, la maison des parents de Vladimir, a servi de QG
au maréchal Von Paulus avant qu'il parte pour Stalingrad, puis à son
successeur Von Leeb. Elle a brûlé en 1944, lors de la retraite allemande.
Alexandre Alexandrovitch (non sans s'être préalablement cassé en deux devant
une petite icône portative) m'offre très civilement de partager du thé et du
saucisson dans la cabane qui lui sert de bureau. Ada, à ses yeux, constitue
des « instructions pour le XXIe siècle » à l'intention des Russes (s'ils les
appliquent, ils ne vont pas s'ennuyer). Tout ce qu'a écrit Nabokov, selon
lui, l'a été à l'intention des Russes, qui seuls peuvent le comprendre. Je
lui fais remarquer que l'essentiel de son oeuvre a été écrit en anglais, mais
il balaie l'objection : c'est un anglais calqué sur le russe, habité par le
russe. Pour ainsi dire, du russe grimé en anglais. Je le quitte en lui disant
que, bien que Français, j'essaierai d'écrire sur son maître quelque chose qui
ne le trahisse pas. « Essayez », me lâche-t-il en souriant. On ne le sent pas
convaincu.

A quelques centaines de mètres de la demeure de l'oncle Rouka, le chemin
franchit un petit barrage où l'Oredej se déverse en bouillonnant. Des
papillons (de vulgaires Piérides du chou) volent en zig-zag au-dessus de
l'eau, des bouteilles de plastique, hélas, flamboient entre les joncs où le
très jeune Vladimir d' Autres Rivages, « partagé entre la répugnance et le
désir », surprend le bain de Polenka, la fille du cocher. Une babouchka
extraordinairement joviale et verruqueuse, dont le menton s'orne d'une barbe
blanche clairsemée, mais longue de 10 bons centimètres, me renseigne sur
l'emplacement de Vyra. Elle a connu quelqu'un dont la grand-mère travaillait
aux serres de la maison, du temps des Nabokov, il y avait même des fleurs qui
venaient de l'étranger. Dans une prairie au-dessus de la retenue d'eau, une
sorte de clairière entre les arbres, c'est là. Quelques banquettes de briques
maçonnées, au ras de l'herbe, un petit belvédère où peut-être était la
gloriette, c'est tout ce qui subsiste de « ces choses lointaines, lumineuses,
chères ». Dans Le Don, Fiodor imagine qu'un jour peut-être il retournera à «
Lechino » : « Je verrai ceci ou cela - ou bien, à cause des incendies,
reconstructions, coupes de bois ou négligences de la nature, ni ceci ni cela,
mais je discernerai encore quelque chose d'infiniment et résolument fidèle à
moi, ne serait-ce que parce que mes yeux sont faits, en fin de compte, de la
même matière que la grisaille, la clarté, l'humidité de ces sites. »

Olivier Rolin
Article suivant : Jorge Luis Borges, « La pratique mystérieuse de Buenos
Aires ».





Le Monde daté du mercredi 25 août 1999

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